Hédi Bouraoui, Transpoétiquement vôtre. Anthologie (1966-2016) / Transpoeticamente vostro. Antologia (1966-2016), avant-propos de l’Auteur – premessa dell’Autore, selezione, introduzione, traduzione e cura di Mario Selvaggio, Roma, Edizioni Universitarie Romane, Coll. « Les Poètes intuitistes – I Poeti intuitisti n° 14 », 2016, 222 p.
L’Uomo rispetto alla Vita
è una goccia troppo piccola per stare da sola
ma troppo grande per accontentarsi del nulla.
Giancarlo Giannini
Ouvrage par lequel Mario Selvaggio célèbre cinquante ans d’écriture bouraouienne, Transpoétiquement vôtre. Anthologie (1966-2016) est un recueil passionnant qui regroupe quarante-deux poèmes écrits en français[1], avec en regard la traduction en italien, accompagnés d’illustrations de Martine Lamy, Pierre Silvin, Gérard Sendrey, Dodik Jégou, Sophie Orlicki, Adam Nidzgorski, Claudine Goux, Rèva Rémy, Micheline Montgomery, Stoïmen Stoïlov, Ody Saban et Franco Cossutta.
Caractérisés par une écriture variée en égard aux divers choix typographiques ainsi qu’à la disposition des textes dépourvus de forme fixe, les poèmes de ce volume constituent un « transvasement » de genres (prose / poésie). D’où le titre de ce livre qui, du point de vue formel, renvoie à une interpénétration d’écritures (narrative romanesque / narratoème, prosème, romanpoème) relevant d’une quête de la part de l’auteur vouée à : « battre vie nouvelle ».
La lecture de ces poèmes confirme le fil rouge reliant l’ensemble de l’œuvre bouraouienne, car, de même que les autres ouvrages, celui-ci présente comme point de repère le thème incluant la transcendance des frontières culturelles : d’où la conception de « transpoésie » comme recherche et culte de l’Art dans tous ses états, celui-ci étant un moyen d’ (inter)relation et de partage de sentiments et d’émotions.
« Par transpoétique, nous voulons surtout signaler le trans/vasement des cultures qui se chevauchent, se croisent, s’entrecroisent, s’attirent et se repoussent dans un travail incessant qui crée un espace particulier du faire poétique. Ce travail symbiotique, qui tisse parfois à notre insu cette nouvelle sensibilité, permet à chaque vecteur culturel d’établir des lignes de communication avec d’autres cultures tout en se transcendant, c’est-à-dire, en s’effaçant pour laisser la trace palimpseste de son processus créateur. »[2]
Ainsi, comme en témoigne le titre de ce livre, la poésie de Bouraoui s’entend telle une activité de l’esprit d’ouverture enthousiaste vers l’Autre, si ce n’est de dépassement (cf. l’étymon trans) de ce qui est « je » vers un vous/nous. De ce fait, poussé par un élan dédicatoire envers ce qui est autre que soi, en s’ouvrant au « tu », le je-lyrique bouraouien passe d’une contingence à l’autre, et, tout au long d’une alternance entre réalité et rêverie, privilégie l’indétermination spatio-temporelle, ce qui enclenche une dimension trans-personnelle et universelle.
J’ai choisi de vivre dans les mots
Au cœur d’alphabets inconnus
Là où les oiseaux chantent
Aux quatre coins des cinq continents
(Émigressence, p. 134)
Poème après poème, en parlant Méditerranée, il parle Homme, autrement dit Homme-Monde. En s’appuyant sur l’idée de Méditerranée comme concept-clé de la ‘rencontre’ (entre des civilisations occidentales et orientales), il offre une vision ‘panoramique et planétaire’ de l’Histoire et du rapport entre plusieurs cultures. Dans cette optique, tout au long de ses vers, les substantifs évoquant les parties du corps humain apparaissent comme des symboles aptes à subsumer l’humanité entière et la confrontation-réunion entre « je » et « tu », voire entre peuples :
Parle sœur des Caraïbes aux lèvres d’Afrique
Étends tes bras pour bercer la mer
Du renouveau
Ton regard calme laisse passer l’orage
Pour cueillir la fragile récompense des âges
Ta révolution tranquille veille et guide
L’habitude qui change de peau
Dans ton abnégation j’ai placé ma patience
Écoute… Écoute…
Ton esprit en alerte fignole des arguments
Largués dans le sens du jugement
Constructif
Une leçon à façonner le chemin
Mène-partout du printemps préventif
Femme mère épouse d’Afrique sœur de l’Antillaise
Ton projet envoûtant commence
Le déluge des couleurs
Une saison nouvelle jaillissant
De la coquille des siècles
J’entends craquer les prétextes espiègles
Et j’assiste à la marche
majestueuse des continents
À la fenêtre, l’homme croit jouer
Au vertige de son spectacle
Lui, le levain de la gestation !…
Souviens-toi Femelle en chaleur d’idées
Quand l’excitation te monte
À la tête
Souviens-toi de la trique du maître
N’endosse pas la peau calleuse du traître
(Lèvres femellées de la liberté, p. 64)
Flamme d’amour dans une perspective d’union-fraternité, la poésie de Bouraoui est une offrande de paix : « une goutte de rosée / posée / avec amour / sur une branche de pensée »[3]. À son avis, d’ailleurs, le poète est le plus grand amant de la terre et du cosmos :
Poète de la nuit tu combats la mort
De ta foi alexandrine
Dans l’épaisseur du néant tu guéris ardemment
Les corps et les mots
par la certitude discrète de demain
Tu remontes les abîmes cet avant-goût de l’Être
Aux gestuelles mystérieuses
Qui magnifient l’alchimie des rêves […]
Toi Rossignol crépusculaire tu chantes
L’intraitable caprice des étoiles
Ces phares rassurent l’obsédante espérance
Alors rien n’est perdu de l’éclat qui s’éteint
(Nuit, p. 176)
Voix de dialogue interculturel, Bouraoui a sa vie durant envisagé la diversité comme richesse et la rencontre/confrontation comme un processus enrichissant, véritable source de ‘création’. Pour lui le transculturalisme permet, en effet, de bien appréhender sa propre culture et de la transcender, voire d’aller au-delà des frontières et des préjugés. D’où son ‘engagement’ en égard au programme multiculturel du Stong College et du Centre Canada Méditerranée, ainsi que les nombreux colloques sur la francophonie plurielle : Ontario français, Maghreb, Afrique subsaharienne, Caraïbe.
Poète, nouvelliste et critique littéraire célèbre dans le monde entier, comme en témoigne le fait que ses ouvrages ont été traduits en plusieurs langues et qui ont été couronnés de nombreux prix prestigieux, Bouraoui a toujours attribué à l’Art, et notamment à la poésie, une fonction ‘totalisante’ englobant les rapports dialectiques je-autre : la véritable rencontre de l’Autre se faisant dans l’acceptation de la différence.
Ainsi, par une démarche transpoétique basée sur une vision humaniste ancestrale, en visant le transnational, le transculturel, le transfrontalier, Bouraoui préconise tout au long de ses ouvrages un nouvel humanisme qui lutte contre l’intolérance, l’injustice et l’exploitation et qui véhicule des valeurs pacifistes basées sur l’échange dialogique.
Son œuvre nourrit de plus en plus les réflexions et les débats sur l’interculturalité ; et, par cette publication Mario Selvaggio contribue superbement à égrainer sa voix et les appels vibrants de sa parole voués à instaurer un lien constructif avec l’Altérité et l’Ailleurs sur le chemin de l’écoute et du dialogue sans frontières.
Marcella Leopizzi
Università degli Studi di Bari Aldo Moro
[1] Création / Creazione; Cocktail poétique / Cocktail poetico ; Crucifié / Crocifisso ; Othello / Otello ; Peintulire / Pittuleggere ; Sotto voce / Sotto voce ; Balançoire vocale / Altalena vocale ; Les globules de ton île / I globuli della tua isola ; Lèvres femellées de la liberté / Labbra femminizzate della libertà ; Pétrolifiez vos lardos gauches / Petrolificate i vostri lordi verdoni ; Œcuménique / Ecumenico ; Ouverture / Apertura ; Mouvance / Movenza ; Enfance d’aujourd’hui / Infanzia d’oggi ; Paix / Pace ; Heureux qui, comme Ulysse, a fait un beau voyage / Felice chi, come Ulisse, ha fatto un bel viaggio ; Carthage / Cartagine ; Baobab archive de ma pensée / Baobab archivio del mio pensiero ; Miner le mot mime / Minare la parola mimo ; Khamsa triomphante / Khamsa trionfante ; Inspirangulaire / Inspirangolare ; Cimetière juif à Prague / Cimitero ebraico a Praga ; J’habite les veines de l’univers / Abito le vene dell’universo ; Je viens d’embrasser l’innocence / L’iconazione. Sto per abbracciare l’innocenza ; Mame-di-terra-née / Alme-di-terra-neo ; J’ai choisi de vivre dans les mots… / Ho scelto di vivere nelle parole… ; Se balance le chameau / Ondeggia il cammello ; Ô toi ville natale / Oh tu città natale ; Lien primal / Legame primale ; L’écrivain / Lo scrittore ; Le penseur / Il pensatore ; L’Interligne en mouvement / L’Interlinea in movimento ; Plume de quiétude / Piuma di quietudine ; Cariatides en clair-oscur / Cariatidi in chiaroscuro ; Émigrent les mots / Emigrano le parole ; Danse des mots / Danza delle parole ; Survivre / Sopravvivere ; Nuit / Notte ; Le ‘Non’ à voiles toutes / Il ‘No’ a vele spiegate ; Miracle vain / Miracolo vano ; Passerelles / Passerelle ; La vie… / La vita…
[2] Hédi Bouraoui, Transpoétique. Éloge du nomadisme, Montréal, Mémoire d’Encrier, 2005, quatrième de couverture.
[3] Hédi Bouraoui, Rose des sables, [contes], [illustrations d’Adam Nidzgorski], Ottawa, Éditions du Vermillon, 1998, p. 103.
