Hédi Bouraoui, Transpoétiquement vôtre. Anthologie (1966-2016) / Transpoeticamente vostro. Antologia (1966-2016), avant-propos de l’Auteur – premessa dell’Autore, selezione, introduzione, traduzione e cura di Mario Selvaggio, Roma, Edizioni Universitarie Romane, Coll. « Les Poètes intuitistes – I Poeti intuitisti n° 14 », 2016, 222 p.
Osons l’aventure de la transpoésie en nous lançant à la découverte de cette anthologie 1966-2016 : Transpoétiquement vôtre consacrée à Hédi Bouraoui dont nous devons la réalisation à l’action opiniâtre et transculturelle de haute tenue de Mario Selvaggio et qui survole brillamment l’œuvre poétique de Hédi Bouraoui sur cinq décennies. 1966 où j’étais coopérant en Polynésie française et 2016 où je collabore au Cénacle européen des Arts et des Lettres dans un esprit de partage et de rapprochement des cultures et des connaissances, ainsi qu’au mouvement littéraire et artistique « intuitiste » dont Hédi Bouraoui est un des précurseurs. À ce propos la poésie n’est-elle pas une intuition qui anticipe sur la vie ?
Souvenons nous de ce « Je, est un autre » du jeune Arthur Rimbaud, cet autre n’est-il pas un visionnaire « intuitiste » ?
D’ailleurs Mario Selvaggio le souligne bien dans son introduction et écrivant que la poésie d’Hédi Bouraoui : « est une ouverture, une perception de chances jacentes. Elle est plus extase du faire qu’accent de désespoir ».
Hédi Bouraoui est un penseur et intellectuel mutant tricéphale dont les racines matricielles se situent en terre africaine du Nord, Sfax où il vit le jour, le cœur multiforme en Europe et particulier à Paris où il fit ses études et la ligne médiante comme terre d’accueil en Amérique au Canada à Toronto où professeur universitaire émérite il enseigne toujours.
Magistrale passerelle pour faire de lui le meilleur relais des mouvances transculturelles, transpoétiques et voire même intuitistes.
Chez Hédi Bouraoui la parole anticipe sur le verbe : « En réalité, je préfère de loin dire, parler de vive voix que d’écrire selon les règles des genres et des formalités ».
N’y aurait-il point là un petit parfum de palabre ?
Je citerai encore Mario Selvaggio qui voit en Hédi Bouraoui : « l’éveillé de la sincérité, la voix de la vérité à hurler ».
Notre poète, espère pouvoir aller jusqu’au sens réel, jusqu’à la signification profonde de la poésie, s’efforçant de lui transmettre une résonance universelle, un écho transpoétique.
Néanmoins l’œuvre parlée comme l’œuvre écrite se veut un métissage raisonné de tous les genres, styles et courants : « Le poème est avant tout ordre. Ordre mondial, moral, politique, social ». Nous jouons ici de l’art de la transmission, de l’art absolu.
Sur ce point encore nous nous rejoignons car nous sommes des frères d’âme et des amis de cœur. Oui, la seule voie possible est bien l’ouverture, le regard vers l’autre, la construction d’une passerelle autour du monde où avec Paul Fort nous ferons la ronde.
Il ne faut pas voir en la poésie de Hédi Bouraoui une dissidence, mais une humanisation participative.
Musocktail, introduction de cet édifice poétique, s’ouvre sur un questionnement sur la véracité de l’écriture : « Écrire c’est trahir se dévoiler, crier trop haut ».
Oui, et si écrire c’était mentir qu’en serait-il de nos fondations, pour un auteur tel que Hédi Bouraoui c’est l’objet d’une sérieuse remise en question, un véritable dilemme ! « Polir les vers, / Quelle mascarade / À bon marché ! ».
Notre ami ne parle que de vraie poésie, pure, façonnée au rythme du cœur, on ne brade pas la pensée, on ne la polit pas, elle doit se présenter à l’âme dans sa plus simple et naturelle pureté.
Dans Tremblé la notion du temps poursuit notre poète, ainsi que la définition d’identité ce qui semble être une dérision pour lui qui peut en revendiquer au moins trois.
Il arrive parfois que cette poésie joue de quelques formules hermétiques ce qui ne lui donnent que plus d’intensité voire de mystère, comme dans Éclate Module.
L’ouvrage est ponctué et rehaussé de quelques œuvres graphiques issues le plus souvent de l’expression dite populaire, naïve, voire brute, mais toujours inspirée d’une authentique vision. Nous y retrouvons des artistes tels que Gérard Sendrey, Pierre Silvin, Dodik Jégou, Claudine Goux, Rèva Rémy, Micheline Montgomery, etc.
Il use d’un langage aux nuances personnelles, il érige ses formules et jeux de mots retenus, il tente l’expérience du verbe identifié.
Haïtuvois contient un des grands poèmes bouraouïens : « Lèvres femellées de la liberté » hymne magnifié à la femme noire, africaine, haïtienne ou antillaise : « Parle sœur des Caraïbes aux lèvres d’Afrique / Etends tes bras pour bercer la mer / Du renouveau ».
Ce texte remarquable c’est le grand coup de cœur pour les haïtiens, la rencontre avec la terre de l’harmonie intérieure. Il existe des rencontres d’exceptions avec certains hommes ou femmes, il y a également des rencontres avec des terres, des pays. Haïti en fait parti à part entière : « Je t’ai dans la peau Haïti / Parce que je crève de faim et d’amour […] / Je t’ai dans la peau / Parce que ton île flottante circule / Dans mes artères et m’enfante […] ».
Hédi Bouraoui dénonce souvent au travers de son écriture l’inconscience des hommes dont l’absurdité donne selon Albert Einstein une idée de l’infini, les conséquences de leurs actes irresponsables ne voyant qu’à courts termes les intérêts immédiats ou possibles, tout en portant le plus grand mépris sur les incidences futures. Donc à nos enfants et petits enfants.
En un mot ces jeux de savants et de dirigeants sorciers mettent en péril la totalité de la planète. Lhomme se faisant Diable, transforme sa Terre en enfer ! « Le pétrole leur monte à la tête / Et l’ivresse n’atteint que ceux qui ont les réservoirs vides / À boire dans ce siècle de “stagflation” […] ».
Dans Arc-en-terre Hédi Bouraoui a su transposer tout le climat particulier d’un vieux cimetière juif à Prague. Le silence plus fort que la parole, en dit long sur le lourd passé de ce peuple perpétuellement persécuté au fil des siècles. Et c’est dans l’émotion que s’exprime notre poète : « Brouillé mon regard caresse les contours de cette / belle calligraphie sémitique non pour capter les ressorts historiques / d’une vie de défunt mais pour / pénétrer la mort d’une vie […] ».
La chute de ce remarquable texte est d’une rare intensité et d’une édifiante clairvoyance : « Et les vivants comme des morts tentent / de saisir leur avenir qui n’est qu’un passé ».
Les poèmes perdent parfois leur signification pour restituer toute l’intensité narrative. La vibration poétique est mise en exergue au profit de la densité du verbe, la prosodie en devient salvatrice : « Je viens d’embrasser l’innocence dans les lieux sacrés du savoir / Je tourne sur-le-champ du baiser fantastique et je débouche sur le néant qui harcèle […] ».
Nombreux sont les textes de Hédi Bouraoui qui nous conduisent vers une réelle réflexion sur divers aspects de l’existence, les phénomènes de société, les bassesses et la cupidité humaine : « J’en nourris Autrui / Pour l’amour d’en partager le fruit […] ».
La poésie est un combat constant, un engagement de tous les instants, un principe de vie permanent, c’est vouloir porter haut et loin l’étendard du vrai et de la beauté, c’est espérer reconstruire l’espérance, ce qui n’est pas une mince affaire, car l’utopie elle-même dans ce pari doit sortir victorieuse, elle doit triompher et imposer son alchimie onirique.
Mais n’est-ce pas sur l’utopie que l’on érige les plus beaux édifices de l’humanité ?
Ce sera dans cet esprit transpoétique que je vous invite à franchir les passerelles où migrent en toute dignité les esprits de lumière que nous révèle Hédi Bouraoui : « Passerelles entre / Écriture et Peinture / Et vice-versa […] ».
Tiens, comme par hasard Horace n’est pas loin ! « Ut Poésis Pictura »
D’ailleurs ne fait-il pas que confirmer si besoin était la passion de notre poète transhumaniste pour l’Italie et les Italiens ?
Oui Hédi, le temps est venu d’aller semer les mots de l’Amour sur les terres en jachère et pour cela nous pouvons compter sur toi.
Michel Bénard
Prix de l’Académie française
