Biriouk Sylvie, “Les Arpents de l’Aube / Gli Arpenti dell’Alba” (2013) – Préface de Éric Jacobée-Sivry

Sylvie Biriouk, Les Arpents de l’Aube. Poèmes / Gli Arpenti dell’Alba. Poesie, introduzione, traduzione e cura di Mario Selvaggio, préface par Éric Jacobée-Sivry, Roma, Edizioni Universitarie Romane, 2013, 138 p.

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Éric Jacobée-Sivry

PRÉFACE

 

 

Quand Sylvie Biriouk écrit les premiers poèmes des Arpents de l’aube, elle n’en connaît ni la structure générale, ni le thème dominant. Le recueil se construira au fil des textes, de façon intuitive. Elle en trace les prémices en 2005, après dix années de silence en poésie, années qu’elle a préféré consacrer à deux enfants, nés en 1991 et 1994, ainsi qu’à la critique littéraire, autre forme d’écriture. Pourtant au terme de cette décade, lui revient le goût de la forme poétique et elle abandonne temporairement ses autres écrits. Retrouver une écriture libre et plus personnelle lui permet d’explorer son univers intérieur et de mesurer l’évolution accomplie en elle depuis La Course des Vents. Aussi, quand elle trace les mots qui ouvrent le recueil :

Tintez cloches légères

Sonnez au soleil de midi !

Fuyez glas morts

glas tristes des jours

sans la lune

et sans lumière

 

Sonnez, bruyez !

Je suis de retour

Ont frémi les tempêtes

et les nuits sans secours

Je reviens dans le creux

dans les mains de mes mots

au ciel de mon premier amour

ses vers résonnent-ils presque comme un cri de joie, le cri d’une artiste que le quotidien avait divertie, au sens pascalien, éloignée d’une démarche profondément ancrée dans son existence depuis l’enfance. Car Sylvie Biriouk écrit depuis qu’elle a une dizaine d’années. La poésie, qu’elle a réduit au silence, semble exploser malgré elle. Le premier poème, douloureux et salvateur, Sylvie Biriouk le découpera ensuite en neuf textes courts qui constituent l’introduction du recueil et posent la condition sine qua non de son existence, sa raison d’être. Sans cet acte refondateur, pas de recueil possible ; il lui faut cette espèce d’accouchement de soi pour parler de nouveau son langage poétique. Mais cette première section demeure assez sombre. La vie lui apparaît dure et mouvante dans la société contemporaine :

Il y a le monde et ses rythmes,

force mutine qui plie et résiste.

Elle regarde ce monde avec lucidité, dénonçant tour à tour la misère et la folie qui nous amène à privilégier le profit à l’humain, allant jusqu’à dégoûter Satan par nos crimes. La métaphore qui s’impose au poète est alors celle, récurrente, du navire pris dans la tempête, n’aspirant qu’à retrouver un havre de paix :

Ton bateau tangue

sur des vagues inconnues,

mon enfant

[…]

Tu es une eau semée de cimes,

émue jusqu’au malaise,

troublée jusqu’au naufrage.

Même dans ce poème, dédié à son fils de treize ans, la jeunesse est vue sous l’angle d’une initiation pénible : l’amour adolescent, comme un chasseur, « lâche ses chants », et l’air devient si lourd que le poète dit en l’évoquant : « tu respires l’enclume ».

Il se dégage aussi de cette première partie une certaine tristesse plus intérieure encore. Quarante ans, l’heure des constats, de la prise de conscience que le temps fuit toujours plus vite. C’est le sens de « Premier pas vers l’obscur », dont on ne pourrait dire s’il s’agit d’un poème unique, d’un ensemble de poèmes de thématiques proches, ou d’un long poème découpé, comme l’est assurément le premier poème du recueil. Mais ce titre est une clé : Sylvie Biriouk envisage sa propre mort sous les traits d’un « monde minéral », d’un univers froid et silencieux comme un décor montagneux. Les lumières y sont bleues, « la ténèbre glacée », et les seules figures amies renvoient à des souvenirs culturels, – comme Dante et Virgile –, ou des souvenirs intimes. Cette présence de la mort, même fugace et encore vague, explique Bloc notes, le recueil suivant, sorte de testament philosophique. Ici, la mort transparaît à travers la première ride, la bise d’hiver, autant de signes jusque là indéchiffrés.

Alors, pour lutter contre un désespoir latent, Sylvie Biriouk convoque dans « Hier », la deuxième section, des souvenirs d’été, souvenirs d’enfance en Bourgogne. Là, les couleurs de tonalités ocres et chaudes enivrent et restaurent l’âme. C’est le temps des mystères, des géants, des rêves… Mais le poète aboutit à un constat décevant : « Comment te montrer ce qui n’est plus ? Comment saisir ce qui se dérobe toujours ? ». Le passé se décompose peu à peu, s’efface avec le temps. Il n’est pas possible à faire revivre dans son exhaustivité, à embaumer tel un corps. Et puis, les souvenirs sont subjectifs, personnels, trop intimes. Difficile d’être aidée pour les ressusciter.

Enfin n’est-il pas vain de s’attacher à des images qu’on ne peut partager ? Le poète s’attache dans la troisième partie à des lieux du monde présent, même s’ils sont liés à l’Histoire, lieux accessibles à chacun des lecteurs, existant encore, non détruits, lieux ouverts pourrait-on dire. Naturellement, la poète les a marqués de son regard. Elle les a fait passer par le prisme de ses intuitions, et ils sont reliés à des moments particuliers de son expérience – notre expérience – mais, au moins, ces endroits existent ailleurs que dans sa mémoire. Les poèmes des « Courbes de la terre » chantent la beauté, celle du monde méditerranéen d’abord, cher à Sylvie Biriouk comme à moi-même, de « Bodrum » à « Syracuse », lieux évoqués déjà par l’antiquité, d’architecture parfaite et d’harmonie. Puis nous entrons dans un monde plus brumeux, ancré dans le spirituel. « Saint-Malo », « Saint-Albans », « Avallon » sont autant de balises dans un cheminement intime et sentimental. Quant à l’ultime poème, le seul de la section à ne pas porter de titre, il renvoie à la fois à un lieu réel – un jardin dans le Tonnerrois –, zone du passé reconstitué par le souvenir, comme l’étaient les lieux évoqués précédemment –, et au séjour originel des rêves et des premiers écrits de l’enfance. C’est le séjour qui n’existe plus nulle part, à proprement parler l’utopie. À la fois retour aux sources et lieu de tous les départs, la promesse de nouveaux voyages, de nouveaux rêves, de nouvelles intuitions…

Ce recueil, le deuxième de Sylvie Biriouk, a donc été bâti au fil du cheminement et de la réflexion de l’auteur ; nous en suivons les méandres, les hésitations. Elle l’a composé à l’image de ses nouvelles et de ses récits, en suivant ses intuitions. Pas de projet prémédité, mais une sensibilité qui s’explore, se crée l’espace de quelques mois. Les textes, courts, apparaissent comme autant d’unités légères, des touches d’analyse. De même, si elle compose sans utiliser un vers spécifique, choisissant parfois l’alexandrin pour sa solennité, optant le plus souvent pour le vers libre qui lui laisse toute liberté de rythme et de musicalité, l’hexamètre s’impose cependant peu à peu. L’écriture se met en place.

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